Un visit sur l’Île du Levant: Jean-Pierre Blanc, le fondateur du Festival International de Mode et de Photographie à Hyères
Le directeur de la villa Noailles sur le soutien de la mode, la photographie et l'art et le développement de son Eldorado personnel,
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Tournant paisiblement le dos aux diktats storytelling du marketing, Jean-Pierre Blanc est catégorique «Je n’aime pas les histoires».

Mais il tempère néanmoins: «En même temps j’adore celles que je me fabrique. Les romans ou les scénarios peuvent m’ennuyer au dernier degré, parce qu’il y a un début et une fin et, comme beaucoup de personnes, j’ai toujours été désespéré par le mot «fin» d’un film. Par contre, j’adore par dessus tout le cinéma de Godard, le documentaire, les biographies… » Je pourrai voir tous les jours le film de Man Ray – Les mystères du château de Dé – tourné à la villa [Noailles, Ndlr] »

Autodidacte tout autant déterminé que modeste, Jean-Pierre Blanc fonctionne à la passion, à l’amitié et à la générosité. C’est d’ailleurs pour cela que les festivals de mode, photographie, design et architecture cultes qu’il a créés et qui se déroulent dans la villa moderniste conçue dans les années 30 par Mallet Stevens pour le couple de mécènes Charles et Marie Laure de Noailles sur les hauteurs de Hyères occupent une place résolument à part dans le paysage des plateformes créatives françaises. A l’image du bâtiment, ils mixent pragmatisme et sophistication. Mécènes du monde de l’art et amateurs éclairés de cinéma expérimental, le couple Noailles a apporté un soutien convaincu aux avant-gardes et a, d’emblée, collectionné Brancusi, Mondrian, Dali et Giacometti. Charles et Marie-Laure ont également financé «  Le sang d’un poète » de Jean Cocteau et « L’Âge d’or » de Dali, ce dernier film ayant été censuré pendant un demi-siècle. « Les mystères du château de Dé » a même été intégralement été tourné à sur place par Man Ray et Jean-Pierre avoue qu’il « pourrait le voir tous les jours. ». A la mort de Marie-Laure en 1970, la villa a été rachetée par la ville d’Hyères et ouverte au public, tandis que le bâtiment, classé, était restauré dans les règles de l’art par tranches successives. C’est en 1996 que le « Festival International Des Arts de la Mode et de la Photographie a été invité pour la première fois à s’installer dans ses murs – et cela semble aujourd’hui une évidence, tant le soutien à la jeune création qui innerve les différents évènements initiés par Jean-Pierre Blanc peut être considéré comme une vision contemporaine du mécénat décloisonné et passionné des Noailles.

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(EN) Butternutten AG: Olivier-Selim Boualam, Lukas Marstaller, "as high as best et putt putt persian".
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(EN) Jean-Pierre together with artist Max Lamb.
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(EN) Max Lamb, Exercises in Seating.
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(EN) Germans Ermics, Shaping Colour.
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(EN) Pernelle Poyet, Alphabet Photographie.
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(EN) Verre de Biot, Savoir-Faire Local.
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(EN) Guillaume Jandin, Air Fridide, Flaque Chauffante et tête d'Écran.
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Les expositions de Villa Noailles

Karl Lagerfeld, Arnold Gordon et autres à la villa

«On a construit ces aventures avec le cœur, avec l’amour des gens et de la vie.»

Loin, très loin du formatage habituel des cercles parisiens pour happy few, autant dire du jamais vu! «On a construit ces aventures avec le cœur, avec l’amour des gens et de la vie. On ne s’est jamais dit on va mettre des fleurs sur le comptoir parce que ça va produire tel effet…Tout s’est fait au gré des hasards, des rencontres. C’est ce qui donne à l’histoire sa beauté certes, mais aussi son immense fragilité», commente t-il en faisant ouvertement référence à l’atelier de prototypage du château Saint Pierre qui vient d’être ravagé par un incendie mi-octobre.

Pour ce natif des Salins d’Hyères – ce quartier de bord de mer où se déroule le concours de pétanque durant le festival de design et d’architecture d’intérieur Design Parade – la passion en général, et celle de la mode en particulier, est un fil conducteur absolu. «Une espèce d’échappatoire: je me revois feuilletant les «City», rêvant à la mode et pensant la comprendre, la connaître. Les gens de Paris ou des capitales ne s’imaginent pas à quel point les magazines sont vitaux en province, même si, de nos jours, on a ce lien avec Internet. Et puis j’ai un peu grandi dans les boites de nuit et c’est peut-être là que le côté spectaculaire de la mode m’a touché aussi.» La suite? «Basique» ponctue sobrement Jean-Pierre. «Je faisais un BTS de commerce international à Toulon et mon mémoire de fin d’études était de créer un Festival qui ferait le lien entre les créateurs de mode et les professionnels.»

«D’une simple et petite organisation locale, les choses se sont accélérées par une histoire d’amitié, de confiance, de vie.»

Très vite après ses débuts en 1986, le «concours international des jeunes stylistes» comme on l’appelait alors a révélé, année après année, les meilleurs talents belges, hollandais, finlandais. «En 1992 Didier [Grumbach], alors président de Thierry Mugler a accepté de faire partie du jury. On est devenu amis et il a accepté de présider l’association en 1998. Cela a été une étape de développement incroyable puisque Didier a introduit un conseil d’administration qui était une dream team (Marie-Claude Beaud, Andrée Putman). D’une simple et petite organisation locale, les choses se sont accélérées par une histoire d’amitié, de confiance, de vie.» La réputation du Festival comme rampe de lancement pour jeunes talents n’est aujourd’hui plus à démontrer, il suffit de regarder ce que la plupart d’entre eux sont devenus, chacun dans leurs univers respectifs, pour s’en convaincre.

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«Si c’était à refaire, je re-signerai pour tout exactement de la même manière, il n’y a aucun doute.»

Dans la short list des designers célèbres ayant émergé à Hyères figurent en effet bien, Viktor & Rolf, Felipe Oliveira Baptista, Julien Dossena en mode que Sølve Sundsbø et Camille Vivier en photographie ou Nacho Carbonell, Brynjar Sigurdarson et Constance Guisset en design. Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Jean-Pierre Blanc se souvient qu’«en 1989, Sami Tillouche était venu présenter sa collection Homme au Festival et Hedi Slimane défilait pour lui cette année là.» D’où d’ailleurs cet incroyable esprit de famille qui perdure et innerve chaque événement à la villa, toutes disciplines confondues. «Ce ne sont que des aventures humaines et c’est pour cela que c’est l’aventure – enfin une des aventures – de ma vie. Les trois quart des gens que j’ai rencontrés ici sont devenus des amis. Si c’était à refaire, je re-signerai pour tout exactement de la même manière, il n’y a aucun doute» affirme t-il.

Il recharge son (étonnante) énergie en observant le bonheur des talents qui s’épanouissent lors de leur passage à la villa et l’intérêt croissant du public, mais également en se réfugiant le plus souvent possible dans sa petite maison de l’île du Levant, à quelques encablures d’Hyères, «La seule des trois îles d’Or où la mer est visible à perte de vue de n’importe où, comme à Santorin. Pas de bruit, pas de voitures, pas de scooter, pas d’éclairage public, pas de panneaux publicitaires, pas d’eau courante.» Une destination parfaite pour déconnecter et même pour une (paradoxale) détox mode, l’île étant un paradis pour naturistes.

«Pas de bruit, pas de voitures, pas de scooter, pas d’éclairage public, pas de panneaux publicitaires, pas d’eau courante.»

«Oui, on peut le prendre dans ce sens là, mais ce n’est qu’un première lecture car le Levant, enfin Héliopolis [le village principal] n’a jamais été une clé de nudistes et la tradition veut même que l’on s’habille avec élégance le soir. Personnellement j’adore être nu, et si je pouvais être nu 24 heures sur 24, je le ferai. Dans le guide du parfait Levantin il faut cependant avoir un paréo, et ceux-ci peuvent, on le sait, être merveilleux. Il y a même eu à une époque une petite industrie locale qui fabriquait des «minimums» (un string revisité) ainsi que des sandales en cuir, «les Levantines», qui apparaissent dans un Paris Match de 1939. Mais pour ne pas faire de langue de bois, il y a sur l’île du Levant une histoire homosexuelle qui est importante et je suis homosexuel, donc c’est un environnement qui n’est pas inverse à ma manière de vivre. Ceci dit, c’est l’aventure culturelle de l’île au travers des films qui y ont été produits et des photographies qui y ont été réalisées qui me transporte encore plus. Mais, conclue t-il, je ne sais pas si cela va durer longtemps car le Levant est en train de prendre un coup d’accélérateur de hype même si je déteste ce mot».

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Merci, Jean-Pierre, pour partager le rêve moderniste de la Villa Noailles et l’Île du Levant avec nous. Pour plus d’informations sur le festival cliquez ici.

Text: Anne-France Berthelon
Photographie: Frederik Frede